Richard Bellia

Richard est un mec passionnant. On arrive chez lui à dix heures pile. On est à l’heure, on sonne. Le type ouvre sa porte genre tout nu, passe sa tête par la mince ouverture, nous regarde, et après quelques instants, nous jette comme à lui-même : « vous êtes mon rendez-vous ? Il est quelle heure ? ». L’entrée en matière est plaisante et loufoque, ce qui définit déjà partiellement le personnage. Après avoir passé un peignoir, il nous indique la cuisine, nous somme de nous asseoir et de faire du café si on sait, en attendant qu’il prenne sa douche et nous rejoigne. On se regarde tous les trois d’un air amusé, mais on est tout de même légèrement mal à l’aise : c’est Richard Bellia, et on fume des clopes dans sa cuisine pendant qu’il prend sa douche.

Après un bref intervalle, Richard déboule dans la cuisine, s’excuse, fait du café et nous oblige à le tutoyer. L’interview démarre, blablabla, technique etc, Richard fait de grand gestes, rigole à ses propres vannes et tournures de phrases, et nous aussi, vu que c’est franchement marrant. Là où il est franchement balèze, c’est qu’il fait apparaître la photo comme quelques chose de franchement simple et naturel. C’est hyper accessible car c’est rapide. Pour lui la pire des chose serait de faire rouiller son modèle en prenant la gomme de clichés. Richard carbure à l’instantané. Une photo suffit pour capturer un instant.

Richard Bellia, ce n’est plus à prouver, est un grand photographe. Au travail depuis quelques 25 ans maintenant, on a pu en voir les traces au Transbordeur à l’occasion de l’exposition organisée en janvier dernier pour ses 50 ans où il a ressorti une palette incroyable d’envoutants portraits d’artistes. C’est par passion pour la musique qu’il commence, son argentique en main, à immortaliser de grands moments de scène. Il a photographié les plus grands, de Nirvana à the Cure, en passant par Sabrina, Léo Ferré, Radiohead, David Bowie, etc. Bien sur il travaille dans l’ombre comme le font pléthore de photographes, il traîne les routes et les scènes de festivals du monde entier pour capturer un peu de la magie que laisse opérer la production d’artistes en scène. Mais si lui est dans l’ombre, il sait sublimer ses sujets en travaillant avec la lumière.

Zodiac Mindwarp 1986 © Richard Bellia

Si lorsque l’on a à faire à du matériel photographique on s’émerveille forcément du rendu visuel, on en oublie parfois le geste photographique qui se cache derrière. Celui de Richard Bellia est en grande partie lié à son engouement pour la scène rock d’abord, mais aussi au rapport qu’il a à son appareil. Travaillant essentiellement avec de l’argentique, un objectif Carl Zeiss vissé à son Contax en main (« une rolls royce dans une porsche » nous explique-t-il), Richard Bellia souligne l’importance primordiale que joue son matériel dans son travail. A ce détail crucial s’ajoute des petites pratiques personnelles qui lui permettent de dépasser les contraintes liées à sa condition de photographe pas toujours accrédité et donc presque jamais bien soigné ; comme celle qu’il a de retourner son appareil pour gagner en hauteur au milieu d’une foule de groupie en furie ! En un tour de main c’est comme s’il montait sur scène..Il n’oublie pas d’évoquer le travail des éclairagistes qui facilite largement le sien pour immortaliser des performances scéniques quasi surréalistes (voir le portrait de Léo Ferré ou celui de Bashung en 2003).

En l’écoutant nous raconter ses souvenirs de concerts, ses voyages et ses expériences, on se rend compte que c’est cette spontanéité qui lui a valu de se faire apprécier des artistes, en tous cas de ne pas se faire détester d’eux. C’est un peu un magicien Richard : imaginez que vous êtes le chanteur d’un groupe de rock hyper connu et que vous vous baladez dans les backstages du concert que vous donnez à Hyde Park. Vous êtes harcelés par plein de petits trucs emmerdants, et là un mec se pointe avec son sourire et son appareil et vous demande simplement s’il peut vous photographier. Un clic plus tard il a disparu, vous laissant diligemment vous diriger vers les spotlights, la gloire et les filles. Des années plus tard, vous retombez sur cette photo qui ne vous a demandé aucun effort et vous a valu le sourire admiratif d’un mec émacié à l’allure quelque peu étrange. Vous écarquillez les yeux : cette photo est un véritable bijou. Vous vous rappelez d’un coup de cet instant fugace, si court et si précieux. Votre regard sur la photo exprime parfaitement ce que vous ressentiez alors, et vous vous replongez instantanément dans le souvenir de cette soirée de concert à Hyde Park. Les images se bousculent dans votre tête, la clameur de la foule résonne dans vos oreilles.Vous avez envie de décrocher votre téléphone, d’appeler ce photographe et de le remercier.

Voilà le genre de photos que prend Richard Bellia. Ce qui importe, ce n’est pas vous, mais l’instant que vous vivez, la lumière présente à cet instant, le décor que vous traversez, les gens qui vous accompagnent qu’ils soient où non sur la photo, les odeurs flottant dans l’air, la paire de chaussures que vous portez, toutes ces choses invisibles et indicibles, capturées dans un clic.

Nirvana 1991 © Richard Bellia

Du coup lors de notre entrevue, Richard ne nous raconte pas ses photos, il nous raconte sa vie, celle des autres, celle de tout le monde en fait, autour de cafés bien serrés et d’un cendrier maintenant bien rempli. On a l’agréable sensation d’être un vieux pote à qui il raconte son dernier voyage, tant ses souvenirs sont précis, et son ton badin. Richard, avant d’être un photographe, est un mec normal, au même titre que Morrissey, avant d’être le chanteur des Smiths, est un mec normal. Finalement il encense son appareil, les techniques, les festivals, son tireur photo, mais et lui dans tout ça ? Bon, il dit quand même pas « que ce qu’[il fait] n’est pas génial », mais qu’il n’arriverait pas à un tel rendu sans tout ça !

Pour finir on a envie de dire que Richard Bellia tire tout l’intime de ses portraits de la distance qu’il garde à son sujet comme garantie pour un rendu au plus naturel. De la liberté et de la spontanéité qu’il revendique comme clés de sa créativité il tire son originalité et il nourrit de sa chaleur humaine l’expression de l’œil qui sert son œuvre.

Il est déjà midi et demi, on doit partir, c’est chiant. Après un dernière anecdote qui vaut le détour, Richard nous entraîne vers sa chambre et nous montre deux-trois photos qu’il affectionne particulièrement. « c’est magnifique ! », dit-il en tapant la photo du revers de la main. C’est vrai, c’est magnifique.

On ne peut que vous conseiller de vous approcher aussi de son travail…

Noémie C. & Louis H.

@ :  http://www.richardbellia.com/

Tumblr : http://richardbellia.tumblr.com/

Ce contenu a été publié dans Dossiers, Images, Photographie, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.